« 27 décembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 329-330], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11486, page consultée le 08 août 2026.
27 décembre [1842], mardi soir, 9 h. ½
Je suis toute triste, mon bien-aimé, et cependant tu as été la bonté, la douceur et
la tendresse mêmesa. Je suis jalouse,
mon pauvre ange, et tout ce qui pourrait rassurer une autre femme ne me rassure pas,
moi, parce que je t’aime trop. Je sens pourtant que je ne dois pas être un obstacle
à
tes affaires. Je sais d’avance que toutes mes précautions ne te garantiront contre
aucune séduction si tu ne m’aimes plus ou si tu m’aimes moins, ce qui est la même
chose. C’est pour cela, mon adoré, que quel que soit mon chagrin, je te prie de passer
outre et de faire ce que tu crois nécessaire de faire dans tes intérêts. Je m’en
rapporte à ta loyauté et je me confie en ton amour qui est toute ma sécurité, toute
ma
joie et toute ma vie. Va donc chez cette femme, puisque tu crois que cela peut te
servir. Je te promets de ne pas t’en empêcher, de ne pas te tourmenter et de ne pas
me
faire du chagrin si je peux.
Il paraît que Lanvin est venu tantôt, qu’il a sonné et que Suzanne ni moi ne l’avons pas entendu. Il a laissé
chez le portier l’exemplaire complet de tes œuvres
complètesb, probablement celui
destiné à mon beau-frère. Je n’ai pas résisté à l’envie de relire tous ces titres,
de
toucher toutes ces feuilles qui contiennent tes pensées. J’ai voulu aussi voir les images.J’en ai trouvé peu de nouvelles et beaucoup
d’anciennes absentes. Je me réjouis pour ce pauvre beau-frère quand il recevra ce
magnifique cadeau. Cadeau d’autant plus précieux que tu écriras quelque chose de ta
chère petite main sur le premier volume, n’est-ce pas, mon adoré ? Je regrette que
D. D.1 et son frère n’aient pas pu trouver quelques volumes
dépareillés, quelques images d’hasard pour mes pauvres goistapioux2.
Ce sera pour une autre foisc. En
attendant, je te remercie, mon bon ange, pour cette pauvre famille qui va être comblée
grâce à toi. Merci, merci mon Toto, je t’aime. J’ai bien mal à la tête, mon cher
adoré, peut-être me trouveras-tu couchée, ne t’en effraye pas. Dès que je t’aurai
vu,
je serai guérie. En attendant, je t’aime, je pense à toi, je t’admire et je te
bénis.
Dépêche-toi de venir, mon Toto, que j’aie le temps de te voir et
d’entendre ta chère petite voix qui me calme et qui me ravit. Je te désire, je t’aime
et je t’aime, tout plein mon cœur et tout plein mon âme.
Nous avons été bien
heureux ce matin, cela devrait t’encourager à revenir toutes les nuits. Oh ! Si
c’était moi qui sois toi, je n’y manquerais pas, Dieu le sait. Mais, hélas ! c’est
bien moi qui ne suis que trop moi et qui ne peux bien que t’aimer dans le vide.
Juliette
1 Graphie fantaisiste de Dédé.
2 Juliette a fait demander aux enfants de Victor Hugo s’ils avaient des affaires auxquelles ils ne tenaient plus afin de les envoyer aux enfants de sa famille en Bretagne. Elle est en effet en train de préparer l’envoi des œuvres complètes de Victor Hugo à son beau-frère Louis Koch, et souhaitait y joindre quelques cadeaux pour ses neveux.
a « même ».
b « complettes ».
c « autrefois ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
